samedi 9 mai 2020

Culture et médias. Les gagnants et les perdants de la pandémie

Culture et médias
Les gagnants et les perdants de la pandémie

La nouvelle m’a fait sourciller, le gouvernement fédéral s’apprête à détailler comment le montant de 500 millions de dollars destiné à soutenir la culture en période de crise du coronavirus allait être attribué. Du coup, il fait une mise en garde, il n’y aura pas de retour à la normale avant …2021.  C’est donc trop peu.
Nous savions que tout l’écosystème de la culture et des médias était déjà sévèrement ébranlé depuis les deux dernières années. Or, la crise du COVID-19 a précipité sa chute.
Il y a quelques jours, plusieurs médias ont lancé un cri d’alarme afin que toute l’aide nécessaire annoncée depuis trop longtemps, soit enfin débloquée.
De son côté, tout le milieu culturel et l’industrie culturelle lançaient eux aussi un appel à l’aide. Ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu tandis que les artistes et les créateurs seront confinés… au chômage, chez eux.

La pandémie fait des géants du web, des heureux
Dans la même semaine, le géant américain du web, Alphabet, maison-mère de Google annonçait que son bénéfice net s’établissait à 6,8 milliards de dollars au premier trimestre, contre un peu moins de 6,7 milliards pour la même période, il y a un an.
Nous savions déjà, depuis janvier dernier, qu’Alphabet/Google était devenu la quatrième entreprise américaine à dépasser les 1000 milliards de dollars en valeurs boursières à Wall Street. Elle rejoignait ainsi les autres superpuissances américaines du numérique, APPLE, Microsoft et Amazon.
Autre bonne nouvelle pour l’autre géant, Facebook, qui faisait état le 29 avril que son chiffre d’affaires pour le premier trimestre avait atteint 17,7 milliards de dollars, « malgré une baisse des recettes publicitaires fin mars liée à la crise du coronavirus, et a ainsi rassuré le marché », écrivait l’AFP. « Faut-il pleurer, faut-il en rire », comme le disait la chanson de Jean Ferrat ?
Décidément la pandémie va bien aux géants du web. Il faut dire que le confinement et la distanciation sociale ont amené près de trois milliards de personnes à utiliser au moins une fois par moi l’une des plateformes du groupe (Facebook, Instagram, What’sApp et Messenger).
Il en est de même pour You Tube, propriété de Google, dont les revenus ont bondi de 33%. La meilleure façon de socialiser à distance dans ce confinement, c’est par la communication et l’accès à l’information et à la culture de façon virtuelle. Les outils sont parfaitement dessinés par les superpuissances américaines pour créer une dépendance qui laissera des traces importantes.
Il y a d’autres gagnants dans cette pandémie. Les confinés se sont rués sur Netflix qui compte désormais 183 millions d’abonnés. Au Royaume-Uni, Netflix est devenu en mars dernier la chaîne la plus suivie. Et distanciation sociale oblige, un petit nouveau, ZOOM, s’est solidement implanté dans l’univers des appels conférences et des cours universitaires à distance.

Le gouvernement canadien doit passer à l’action
Si les géants américains du web consolident leur emprise sur le territoire canadien, il n’en va pas de même pour l’écosystème de la culture et des médias qui poursuit sa chute à toute vitesse. Par conséquent, n’est-il pas urgent de passer à l’action?
Nous avons bien compris que le plan de "relance" prévu pour la culture éviterait de heurter les sensibilités des géants américains du web. Justin Trudeau l’a précisé lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, dimanche dernier. Ne nous faisons pas d’illusion, il n’est pas question pour le gouvernement canadien de règlementer les géants du web sauf, dans le cadre d’une action concertée avec les pays membres de l’OCDE. Steven Guilbeault, le ministre du Patrimoine canadien l’a répété dès le lendemain. Ce n’est donc pas la priorité du gouvernement. Et pourtant…
Ne serait-ce pas un bon contexte pour passer à l’action? La crise actuelle est le meilleur moment, le meilleur prétexte pour aller de l’avant dans ce dossier. La situation économique de nos médias et de nos institutions culturelles est désastreuse. Pendant ce temps, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft poursuivent leur ascension vers des sommets-record. C’est du jamais vu dans toute l’Histoire.
Cette situation ne peut plus durer. Faut-il attendre un accord de l’OCDE, comme le plaide le premier ministre Justin Trudeau? Quoi qu’il advienne, un tel accord ne viendra pas sans collisions. Aussi, pourquoi le Canada ne donne-t-il pas le ton avec un ou deux alliés, maintenant.
Ne l’oublions pas, la crise du coronavirus fera des dégâts importants sur sa route. Seuls les géants du web seront épargnés. Trouvez l’erreur…
À mon avis, il faut saisir cette occasion unique pour engager le pays dans une stratégie afin d’établir des règles équitables de cohabitation entre notre culture, nos médias et notre industrie culturelle, d’une part, et les superpuissances numériques américaines d’autre part. Avant qu’il ne soit trop tard.  

Alain Saulnier
Professeur invité
Département de communication
Université de Montréal
alainsaulnier.blogspot.com

samedi 11 avril 2020

L'hécatombe. Le virus frappe les médias et la Presse canadienne

Nous avons perdu la notion du temps. Pourtant, le temps passe. Malheureusement, pas assez vite pour mettre le confinement derrière nous. D’autre fois, on doit faire un effort pour retracer la chronologie des mauvaises nouvelles. Avec raison, on n’oublie pas celles qui concernent la population et la santé publique.
Mais on ne se rappelle déjà plus des mauvaises nouvelles qui concernent les médias.
Il y a trois semaines, la fragile entreprise CN2i (anciennement les quotidiens du groupe Capitales Médias), annonçait que 143 personnes allaient perdre temporairement leurs emplois. On suspendait également la publication des quotidiens en semaine.
La même semaine, plusieurs hebdos régionaux mettaient à pied les rares journalistes qui sillonnent le territoire du Québec, comme en Gaspésie.
Ce fut ensuite le tour du Magazine Voir d’emboîter le pas avec d’autres pertes d’emploi.
Puis, il y a deux semaines, La Presse+ imposait une diminution des salaires de 10% pour ses 450 employés, et ce, jusqu’au31 décembre 2021 ! Vous avez bien lu, pas décembre 2020, mais 2021.
De son côté, COGECO a mis à pied 130 personnes, soit 25% de son effectif. On a même suspendu la programmation locale dans certaines stations Rythme FM (Trois-Rivières et Sherbrooke)
Toujours il y a quinze jours, Québecor mettait à pied 1000 employés, soit 10 % de son personnel, pour deux mois. C’était avant le prolongement de la période de « pause » imposé cette semaine par le gouvernement du Québec.
Chez Métro-Média (propriétaire du quotidien Métro), on a annoncé que 40% des employés de ses 26 journaux allaient être mis à pied.
Et enfin, URBANIA a imposé une baisse de 20% des salaires à ses employés en plus d’en mettre six à pied.
Peut-on parler d’hécatombe ?  Je le crois.

Un oubli, la Presse canadienne
Dans ce triste bilan, on a oublié de parler d’un joueur important, l’agence de la Presse canadienne. Le public est trop peu conscient que sans la Presse canadienne (PC), on ne peut plus offrir de l’information, sept jours sur sept, au pays. Les quelques médias qui ont des éditions week-end ne pourraient pas publier sans le soutien de la PC.
L’agence complète bien la configuration des journalistes sur le territoire. Là où ne sont pas les grands et petits médias, la Presse canadienne se charge de combler les besoins en les alimentant en informations.
C’est ainsi que plusieurs quotidiens de CN2i (anciennement Capitales Médias) comptent sur la PC pour couvrir les activités gouvernementales à l’Assemblée nationale et au Parlement canadien.
Même Radio-Canada et COGECO ne couvrent pas toutes les régions avec des journalistes locaux. Comment faire pour obtenir de l’information locale si on habite dans un coin isolé de la Gaspésie ou de l’Abitibi ? C’est ce rôle que joue la PC.
En temps normal, la Presse canadienne complète bien l’écosystème des médias au Québec. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’agence est affaiblie par la situation acuelle.
Pourtant, nous avons besoin de bien plus que des points de presse quotidiens en direct des premiers ministres pour être bien informés. Nous vivons un moment unique de notre Histoire, un contexte où il faut une information complète, de la transparence, de l’information sur le terrain et de la vérification des faits.
Pendant que certains médias luttent pour leur survie, la Presse canadienne, l’agence qui nourrit ces médias, se meurt elle aussi, presque dans l’indifférence.
Car il faut le souligner, la conséquence de l’hécatombe que vivent les médias, c’est qu’ils ne peuvent plus établir de partenariats avec la PC. Or, sans de tels contrats, c’est la fin de la PC.

L’aide gouvernementale et la Presse canadienne
Plusieurs se sont réjouis de l’aide aux médias annoncée en mars par le gouvernement fédéral. Pourtant, elle est nettement insuffisante. Le gouvernement du Québec a bien donné un coup de pouce aux médias, mais peu ont remarqué que cette aide exclut la Presse canadienne. Pourquoi ? J’émets l’hypothèse que fournir de l’aide à la PC obligerait en toute logique le gouvernement d’aider l’agence QMI propriété de Québecor, ce qu’au gouvernement on préfèrerait ne pas faire... Je souhaite me tromper.
L’ensemble des acteurs de l’écosystème des médias doit trouver une solution à l’impasse financière actuelle. Cela doit inclure la Presse canadienne.
L’information, c’est le nerf de la guerre pour lutter contre le coronavirus…et la désinformation sur l’ensemble du territoire.

Alain Saulnier
Professeur invité
Département de communication
Université de Montréal

dimanche 5 avril 2020

Pour une stratégie globale afin de garantir l'autosuffisance alimentaire au Québec

Viser l'autosuffisance alimentaire

J'attendais la question au point de presse aujourd'hui (4 avril 2020), mais elle n'est pas venue.
Qu'en est-il d'une stratégie globale afin de garantir l'auto-suffisance alimentaire au Québec?
Le premier ministre François Legault l'avait brièvement évoquée deux jours plus tôt, en disant que son gouvernement devra élaborer une réflexion afin d'assurer que les denrées alimentaires ne viennent pas à manquer.
La réflexion est-elle terminée? N'y a-t-il pas urgence? Certains producteurs maraîchers sont très inquiets. Pourront-ils/elles semer, entretenir les terres et récolter, sans aide et sans personnel en nombre suffisant?
À mon avis, il faut établir un plan d’urgence.
1) À court terme, pour faire une grande corvée afin de préparer au plus vite la terre en vue des récoltes d’été et d'automne au Québec. De nombreux jeunes seraient partants pour participer à une telle opération.
2) Pendant ce temps-là, il est également important d'investir tout de suite dans la construction de serres afin que, dès l'automne, on enclenche la production des légumes en serres pour l'hiver.
3) À plus long terme, on pourrait en profiter pour changer la stratégie de la monoculture afin de maximiser et diversifier les cultures alternatives sur les grandes terres agricoles où on ne produit que du maïs, du soya, etc…
Jean Garon parlait à l’époque de stratégie d’indépendance alimentaire.
4) Et j'ajouterais qu'on pourrait en profiter pour se débarrasser des pesticides, fongicides, Round-Up et engrais chimiques de toutes sortes. Préparer l'après-confinement, maintenant.

Alain Saulnier
4 avril 2020

vendredi 20 mars 2020

Les médias au temps du coronavirus

Les médias au temps du coronavirus  (20-03-20)

Il faut saluer le travail des médias depuis le début de la crise du coronavirus. Les journalistes ont joué leur rôle de façon tout à fait responsable en relayant les informations déterminantes pour mener la bataille contre le fameux virus. Ils et elles ont mené la lutte à la désinformation quand de fausses nouvelles se répandaient sur les réseaux sociaux. Nous avons eu droit à d’excellents reportages faits par tous les journalistes qui nous ont aidé y voir plus clair. De leur côté, les chaînes d’information en continu jouent un rôle déterminant à toute heure du jour.
En ce sens, les journalistes contribuent à la cohésion de notre société. Par conséquent, les médias doivent être considérés en ce temps de crise comme des services essentiels. L’idée n’est pas de les comparer, par exemple, à nos admirables héros et héroïnes des centres hospitaliers et des centres de dépistage, loin de là.
Toutefois, les médias sont essentiels pour garantir la libre circulation de l’information, enrichir le débat public, favoriser une plus grande transparence face à la situation actuelle, et vulgariser les informations en provenance des experts scientifiques. Et que dire de l’information internationale qui est cruciale, ces jours-ci.
Je salue le travail de tous et de toutes. Je pourrais mentionner l’excellence du travail de l’équipe des Décrypteurs de Radio-Canada qui viennent contrer les fausses nouvelles, la chronique de cette semaine d’Yves Boisvert de La Presse sur la recherche d’un vaccin et les articles de Pauline Gravel du Devoir sur le même sujet.  Ce travail est exemplaire, sauf qu’il y a un mur devant nous.
C’est que le modèle d’affaires des médias, déjà fragilisé par l’affaiblissement des revenus publicitaires, est heurté de plein fouet par la crise économique. Les revenus publicitaires se font de plus en plus rares et menacent plusieurs médias. En Gaspésie, le Groupe Lexis Média a remercié des journalistes qui travaillaient pour les journaux L’Avantage Gaspésien, L’Avant-poste et Chaleurs nouvelles. Même chose à VOIR qui a procédé à des mises à pied cette semaine. Combien de temps nos grands médias qui n’existent que par les revenus publicitaires pourront–ils tenir ?
Tout cela alors que nous attendons toujours l’aide promise du gouvernement canadien promise aux médias depuis deux ans. L’aide n’est toujours pas débloquée.
Aussi, il faudrait que, tant à Ottawa qu’à Québec, on prenne conscience de la fragilité de l’écosystème de ces médias qui jouent un rôle si essentiel par les temps qui courent. Il faut donc également accorder une place essentielle à nos médias dans notre stratégie de lutte contre le coronavirus.
Alain Saulnier
Professeur invité
Département de communication
Université de Montréal

dimanche 2 février 2020

Mettre fin à la dépendance publicitaire de Radio-Canada

Dans son billet (Journal de Montréal) du 31 janvier "Bye-bye la pub, bye bye", Sophie Durocher me fait l'honneur de me qualifier d'"honorable Alain Saulnier". (Je sais, c'est un pléonasme et c'est voulu...)
C'est que la veille, le journal Le Devoir rapportait mon opinion sur le fait que ce soit une bonne chose de retirer progressivement Radio-Canada de la publicité sur cinq années. On m'a cité correctement. En fait, mon opinion, c'est ce que recommande le rapport Yale sur l'avenir de la radiodiffusion et des télécommunications rendu public le 29 janvier. Le rapport recommande que Radio-Canada abandonne "graduellement la publicité de tous ses supports de diffusion au cours des cinq prochaines années, en commençant par les contenus des nouvelles." Il réaffirme également l'importance d'avoir un service public fort au pays. J'en suis.
À mon avis, Radio-Canada a besoin d'un électrochoc pour recentrer sa mission dans le cadre d'un mandat de service public. La quête de publicité à tout prix influence trop les choix de contenus et des programmations de Radio-Canada sur toutes ses plateformes, à l'exception de la radio. On a tendance ainsi à perdre de vue le mandat propre à un service public.
Comment ce retrait doit-il se faire? Sur cinq années, avec des négociations entre Radio-Canada, le CRTC et le ministère du Patrimoine canadien, indiquait Monique Simard, une des auteures du rapport mercredi dernier. Il est possible qu'au bout du compte, on laisse Radio-Canada avoir accès à des publicités de prestige pour les Jeux olympiques par exemple, ou lors de grands événements culturels.
Radio-Canada a laissé trop longtemps la recherche de revenus de publicité teinter sa programmation. Lorsque j'étais patron de l'information à Radio-Canada, on voulait toujours faire retirer de la programmation l'émission Une heure sur terre animée par Jean-François Lépine. Pour la remplacer par quoi? Une émission de variétés, de préférence, qui irait chercher de meilleurs résultats d'écoute et donc, plus de revenus publicitaires. J'ai toujours résisté jusqu'à ce qu'on "m'invite" à quitter Radio-Canada en février 2012.

La première étape de ce retrait progressif sur cinq années, tel que proposé par le rapport Yale, serait de retirer rapidement la publicité des bulletins de nouvelles et des sites d'information. Je m'en réjouis.
Je suis en désaccord avec ceux et celles qui pensent qu'en retirant la publicité à Radio-Canada, on marginalisera et fragilisera le service public. À mon avis, il faut un électrochoc pour que Radio-Canada redéfinisse son rôle et son mandat. Il est plus dangereux de se mettre la tête dans le sable et de continuer comme si de rien n'était, tel que le fait actuellement Radio-Canada. Car à poursuivre ainsi, on fournira à la droite de ce pays la bonne raison pour justifier d'asphyxier le service public. 
Lorsqu'il y aura de moins en moins de différence entre Radio-Canada et les privés, on se sera mis la corde autour du cou. «À quoi servirait un service public (d'information) s'il faisait les choses comme les autres?» écrivais-je en 2012 dans mon communiqué aux employés lors de mon départ de Radio-Canada. Je le crois toujours profondément. 
La seule façon d'établir et de rétablir la pertinence de Radio-Canada, c'est en offrant une différence, un contenu distinct. Je ne parle pas ici de revenir aux Beaux-Dimanches. Tout le monde en parle peut s'inscrire dans un tel mandat...mais avec des dizaines de spots publicitaires en moins.
Quand un quizz de Radio-Canada nourrit le manque de culture, par exemple à la question "Qui a écrit "Les Misérables"?", la concurrente répond "Passe" parce qu'elle ne le sait pas, ça fait mal. Une autre fois, à la question "Quel est le nom de l'animateur d'Occupation Double en Afrique du Sud ?" et la concurrente le trouve à la seconde près, on reproduit la médiocrité. 
On m'a critiqué car il y aurait trop de risques que le passage d'un gouvernement libéral minoritaire à un éventuel gouvernement conservateur fasse voler en éclat le financement de Radio-Canada et provoque de nouvelles compressions budgétaires comme on l'a vécu sous le gouvernement de Stephen Harper. Une telle réaction constitue ni plus ni moins un appel à l'inertie. 
Enfin, on me qualifiera peut-être d'élitiste, mais je ne suis pas dans le camp de qui que ce soit. Je suis un libre penseur, dans le camp du rapport Yale, certes, mais avec beaucoup d'autres. Et nous sommes nombreux. Je suis dans le camp qui défend un service public fort!
Alain Saulnier
2 février 2020

mardi 7 janvier 2020

Anxiogène: qui produit l'anxiété, l'angoisse...comme l'information?


Anxiogène : qui produit l’anxiété, l’angoisse...comme l'information?
 « Anxiogène, se dit d’une situation ou d’un objet susceptible de mobiliser de l’angoisse (ou de l’anxiété) chez un sujet » (Larousse)

(J’étais invité le 6 janvier à l’émission de Pénélope McQuade à la radio de Radio-Canada pour répondre à la question suivante : suivre trop l’actualité, n’est-ce pas favoriser l’anxiété, l’angoisse, pousser les gens à devenir anxiogènes?)

Ma réflexion sur le sujet.

L’information a toujours eu un caractère anxiogène. La désinformation et les rumeurs encore plus.
La peur et l’insécurité sont toujours présentes chez chaque individu, au sein de toutes les communautés, de toutes les sociétés et nations.
Lorsqu’en 1962,  on proposait des exercices de rassemblement dans les écoles primaires durant la crise des missiles à Cuba entre l’URSS et les États-Unis, on a bel et bien appris la peur de la catastrophe nucléaire aux enfants.

Plus tard, cette peur s’installa au sein de la population durant toute cette période de tensions nucléaires que nous avons connue dans les années ‘70 et ’80. Elle s’estompa avec la signature des accords SALT de limitation des armes nucléaires. Elle disparut presque complètement avec l’effondrement de l’empire soviétique en 1989. Période anxiogène par excellence. Mais, somme toute, justifiée.

Vinrent les réseaux sociaux et l’explosion des informations
Ce qui caractérise le nouveau millénaire, c’est la surabondance d’informations. L’arrivée des réseaux sociaux au milieu de cette première décennie a complètement changé la donne.
Car les informations nous tombent dessus, minute après minute. Pas étonnant dans un tel contexte que cela puisse rendre plusieurs, craintifs, stressés et angoissés. Précisons que nous parlons ici de surabondance d’information… et tout son lot de désinformation, faut-il le rappeler.

Nous n’avons jamais eu autant d’informations qui envahissent nos vies. C’est ce qui rend l’actuelle période unique dans l’Histoire de l’Humanité. Pas étonnant, qu’on qualifie la situation d’anxiogène.

Il n’est pas surprenant non plus de devenir angoissé lorsque pour la première fois de l’Histoire contemporaine, nous avons un imbécile, Donald Trump, qui dirige la plus importante puissance, les États-Unis d’Amérique. Ces jours-ci, il cherche à nous entraîner dans une guerre inutile contre l’Iran. Un scénario qui semble vouloir se répéter. Avant lui, Georges W. Bush l’avait fait contre Saddam Hussein sous prétexte qu’il cachait de fameuses armes de destruction massive. On les a cherché, cherché, en vain, ces armes. Tout était faux.

Ça, c’est le contexte, parlons maintenant du rôle des médias.

Depuis quelques décennies, les médias ont trop voulu se démarquer en pratiquant ce que j’appelle l’inflation verbale, l’enflure verbale. C’était leur façon d’accrocher le téléspectateur ou le lecteur. Des manchettes parfois trop gonflées à l’hélium pour avoir de l’effet, et pour concurrencer les médias compétiteurs et pour obtenir de bons résultats de vente. C’est le propre du modèle d’affaires des médias jusqu’à ce jour.

Lorsque j’étais directeur général de l’information des services français à Radio-Canada (2006-2012), le personnel va s’en rappeler, j’avais écrit une phrase dans un document à utiliser si un grave événement devait se produire dans l’actualité. C’était notre fameux « Code ORANGE ». C’est ainsi qu’on l’appelait. Il s’agissait d’un guide à appliquer en situation d’urgence. Chaque membre du personnel voyait sa liste des tâches définies et bien précisées afin de faire face à l’événement (une prise d’otages, un cataclysme majeur).
Or, j’avais pris la peine d’y inscrire ma vision des choses dans ce genre de circonstances. J’y écrivais, « Rappelez-vous toujours que la fin du monde n’est pas pour aujourd’hui et probablement pas pour demain ». C’était ma façon à moi d’atténuer cette tentation qu’on retrouve beaucoup dans la culture des médias à en donner plus que le client n’en demande.
En fait, cette culture loge dans les salles de presse en permanence. C’est aussi bien sur des sujets sérieux que sur les prévisions du temps qu’il fera. Ainsi, à chaque bordée de neige en vue, on semble souhaiter qu’elle se transforme en tempête du siècle. Et on s’énerve, et on énerve inutilement le public, à mon avis.

Pourtant, rappelons-nous que l’information comporte ce côté rassurant, essentiel à la cohésion sociale et à la vie en communauté. À l’inverse, énerver démesurément les gens est loin d’être sécurisant puisque cela nous éloigne de la nature bénéfique et fondamentale de l’information.

La modération a bien meilleur goût
Comme le dit le slogan, « La modération a bien meilleur goût ». Cette tendance à gonfler la gravité des événements est un mauvais réflexe des médias. Cela a causé et cause toujours du tort au journalisme. L’exagération ne mène nulle part. Ce qui est essentiel, c’est de bien raconter les événements et les faits avérés qui ont un réel impact, sans artifice, ni amplificateur. De parler de l’actualité en profondeur, en donnant le meilleur contexte possible pour saisir l’importance qu’elle a. De faire du journalisme qui aide à la compréhension du monde comme l’enquête, consacrer tous les efforts à la validation des informations qui courent sur les réseaux sociaux.
Longtemps, ce qui était le moteur des médias, c’était la course à la nouvelle. Être le premier à annoncer une nouvelle. Or, les médias ont perdu l’exclusivité de la course à la nouvelle. Twitter l’emporte régulièrement.
En ce sens, les médias doivent revoir leurs priorités, recentrer le rôle du journalisme. Se démarquer de ce que tout-un chacun peut faire seul sur les réseaux sociaux. Offrir la valeur ajoutée des journalistes, comme l’expertise, la capacité de bien expliquer les choses, de mettre en contexte les informations

En fait, la meilleure façon d’éviter que le public ne devienne trop angoissé, c’est de dire la vérité avec des faits incontestables. C’est ce qui est rassurant dans une situation grave et complexe, comprendre. Nous voulons comprendre.

Par exemple, l’actuelle urgence climatique doit certainement nous obliger à réagir. Les États doivent réagir, et vite. Malgré les contre-discours des climato-sceptiques soutenus largement par le lobby du pétrole. Or, la meilleure façon de mobiliser le public, ce sont les faits qui s’appuient sur l’évaluation des scientifiques. En contrant la désinformation. Pas en criant « À soir, on fait peur au monde », ni en contribuant au déni.
Exposer les faits, clairement, sans retenue et sans enflures. Il ne s’agit pas d’adoucir le portrait de la situation. Car il y a urgence d’agir, mais de fournir des raisons d’y croire et de forcer les États à réagir rapidement. À défaut de quoi, on démobilise, on rend les gens impuissants.

Pour contrer l’angoisse et l’effet anxiogène, le meilleur remède est la vérité. L’objectif n’est pas de « mobiliser de l’angoisse », pour reprendre la définition du Larousse, mais mobiliser les gens pour mieux comprendre et mieux maîtriser la situation.

Alain Saulnier
Professeur invité
Département de communication
Université de Montréal


samedi 30 novembre 2019

Les défis du nouveau ministre du patrimoine, Steven Guilbeault


Les défis du nouveau ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault

Plusieurs personnes ont critiqué la nomination de Steven Guilbeault au ministère du Patrimoine. « Trudeau a caché Guilbeault au Patrimoine», a-t-on écrit. « Il ne connaît rien au monde de la culture et des médias, a-t-on entendu. » Un accueil froid, pour le moins.
Tournons la page. C’est fait, il est ministre du Patrimoine. Prenons-en acte.
La balle est maintenant dans son camp. Son principal défi est de devenir un ministre du Patrimoine qui laissera sa marque.

Mais comment?
Lors de la campagne électorale, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé qu’il s’engageait à réguler la relation de l’État canadien avec les superpuissances numériques, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Le premier ministre voulait sans doute corriger le tir depuis cette incroyable entente sans issue intervenue avec NETFLIX. Tout le monde constate que les géants du web ont littéralement fait éclater en mille miettes les règles du jeu de l’écosystème de la culture et des médias au pays.
Voilà donc un dossier immensément prioritaire pour le nouveau ministre Guilbeault. Car il est urgent d’établir une solide stratégie afin de contrer la domination culturelle des superpuissances numériques. Américaines, faut-il le rappeler. Plus jeune, je qualifiais le tout d’impérialisme culturel. J’ose encore.
Depuis plus de dix ans, notre culture et nos médias en effet ont été bousculés sans ménagement par ces géants du web. Ils dominent l’univers numérique, font fi des réglementations nationales, des règles fiscales en vigueur et des droits d’auteur. Il faut agir vite.

Pour l’instant, le nouveau gouvernement a annoncé une intention. Comment se concrétisera-t-elle ? Tout d’abord, Steven Guilbeault peut en faire un engagement personnel et démontrer qu’il a la ferme conviction de réussir. Assez de temps perdu.
Pour ce faire, il doit préciser sa vision et une puissante stratégie afin de se réapproprier le contrôle des règles du jeu avec les GAFAM. Imposer et faire partager cette vision avec ses collègues et ses fonctionnaires.
Ainsi, il y a actuellement des discussions en cours à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) pour trouver un règlement international et enfin réguler la relation entre les États et les superpuissances numériques. Le Canada a-t-il été, est-il un acteur dans ces négociations ?  Sommes-nous à la remorque des initiatives déjà entamées ?

Plus de cent pays, dont le Canada, ont indiqué qu’ils allaient se rallier à la solution que proposera l’Organisation de coopération et de développement économique. Le premier ministre du Québec, François Legault a aussi précisé qu’il attendait la solution proposée par cet accord de l’OCDE avant que son gouvernement ne mette de l’avant ses propres mesures.

Toutefois, sommes-nous certain que l’OCDE n’accouchera pas d’une souris face à l’éléphant que constituent les géants du web ? Comment être sûr du contraire? D’où la nécessité d’une implication du ministre du Patrimoine canadien et de ses collègues au Conseil du Trésor, aux Finances, au Revenu et au Commerce international. Une équipe de choc est nécessaire pour participer à cette négociation.
Le Canada doit s’en préoccuper au premier chef, en particulier pour protéger la culture francophone dans ses champs de juridiction qui sont nombreux. Cela signifie que le ministre doit exercer un véritable leadership dans cette opération. Y placer une personne de confiance afin de suivre, pas à pas, toutes les négociations en cours. S’impliquer personnellement, si nécessaire.
Au cours de la dernière année, c’est la France qui a exercé un tel leadership en établissant unilatéralement une taxe de 3% sur le chiffre d’affaires des géants du web. À plus petite échelle, le ministre Leitao du gouvernement précédent à Québec avait déjà donné le ton au pays en obligeant les géants numériques à payer la TVQ. Qu’attend le Canada pour percevoir la TPS ?
Plus précisément, quel rôle le Canada entend-il jouer au cours des prochains mois qui seront déterminants pour trouver une solution et un programme global avec un véritable impact.
Dans de telles circonstances, nos deux paliers de gouvernements devraient mettre de côté les contentieux Québec-Ottawa pour travailler de concert dans ce dossier si important pour la culture francophone.

Autre dossier important, la révision de la loi sur la radiodiffusion. Lors d’un débat électoral sur la culture et les médias en septembre dernier, Pablo Rodriguez, alors ministre du Patrimoine, avait indiqué qu’il entendait mettre en application les recommandations du rapport tant attendu du groupe d’experts présidé par Janet Yale à cet effet. Tout le milieu culturel et des médias est sur le qui-vive et attend impatiemment ces recommandations afin l’espère-t-on, de redonner tout l’élan nécessaire.
Il y a lieu de s’attendre à ce que ce rapport vienne redéfinir le paysage de la diffusion au pays. On le souhaite. Car désormais, tous les médias et diffuseurs de contenus sont numériques, sur un pied d’égalité. Il n’existe plus de frontières entre les médias sur le territoire numérique. Pas plus que de distinction entre les chaînes vidéo spécialisées accessibles par la câblodistribution et les chaînes sur You Tube.

De leur côté, les superpuissances numériques refusent de reconnaître l’autorité des États sur les territoires nationaux. Des outils indispensables à la culture et aux médias comme le Fonds des médias du Canada manque de ressources.
Par ailleurs, ce rapport risque de provoquer d’importants changements, positifs on l’espère, dans la définition des mandats du CRTC, de Radio-Canada/CBC, ou encore du Fonds des médias en cette ère numérique.
C’est tout l’écosystème culturel et médiatique qui devrait être touché par la prochaine refonte de la loi sur la diffusion au pays. Rappelons que l’actuelle Loi sur la radiodiffusion adoptée en 1991, est toujours en vigueur. C’était bien avant la naissance des géants du web et leur suprématie dans l’univers numérique.
Encore là, Steven Guilbeault peut exercer un solide leadership afin d’adopter les bonnes règles du jeu et doter le pays d’outils performants  afin de faire rayonner notre culture, ici et dans le monde. Soutenir les créateurs, les producteurs, les diffuseurs, les auteurs et autrices des milieux du livre et de la musique afin que cette culture trouve sa place et son compte dans l’univers numérique.
Pour ce faire, le ministre doit assurer qu’une nouvelle réglementation entre en vigueur. Avec son gouvernement, il lui faudra établir des mesures fiscales d’équité pour tous les médias et diffuseurs, aussi bien nationaux qu’internationaux. Également protéger les droits d’auteur qui échappent trop au monde de la création, de la production, de la diffusion et de la distribution. Une grande corvée s’impose.
Bref, le nouveau ministre Steven Guibeault doit être un premier de classe. Il peut se distinguer. À lui de jouer.

Alain Saulnier est professeur invité au département de communication de l’Université de Montréal

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